Par Jacquin jeune
Paru en 1837 dans les Annales de flore et de pomone.
« Un de nos abonnés nous ayant demandé quelques renseignements sur la culture du Safran, j'ai pensé bien faire en insérant ma réponse dans les Annales.
SAFRAN CULTIVÉ, safran officinal, safran oriental, safran des boutiques, safran d'automne, zaffarano des Italiens. Crocus sativus LIN. ; Crocus officinalis PERS. ; Crocus orientalis du commerce. Triandrie monogynie, Lm. ; Iridées, Juss.
On n'est pas d'accord sur l'origine du Safran : le plus grand nombre des auteurs prétendent qu'il est indigène à l'Orient ; d'autres soutiennent que cette plante, qui paraît s'être naturalisée dans quelques comtés de l'Angleterre, y fut introduite sous le règne d'Édouard III, provenant de l'Afrique où elle croît spontanément ; et ils tirent leurs preuves du nom Sahafaran, qui appartient selon eux à l'idiome des Arabes, quoiqu'il me paraisse pouvoir également être un mot persan. Enfin quelques écrivains en font remonter l'introduction en France au XIVe siècle, et en attribuent l'honneur à un gentilhomme avignonnais qui l'aurait apporté d'Asie.
C'est une plante bulbeuse à feuilles radicales linéaires, étroites, marquées sur leur longueur d'une ligne blanche, et enveloppées à leur base par une gaine membraneuse ; de septembre en octobre, fleurs également radicales, se montrant longtemps avant les feuilles, pourpres ou violettes, à stigmates d'un rouge orangé, odorants, et qui forment ce que l'on appelle le safran du commerce.
Le safran est l'objet d'une culture spéciale dans quelques-uns de nos départements, et notamment dans celui du Loiret. Aussi ai-je puisé une partie des renseignements sur sa culture auprès de M. Lamot, jardinier fleuriste à Pithiviers, centre du commerce dont il est l'objet.
Il faut pour la culture du safran un bon terrain substantiel, léger, bien ameubli par les labours et convenablement fumé aux récoltes précédentes, parce qu'il redoute l'action trop immédiate du fumier. Dans les terres fortes et humides, ces oignons sont sujets à fondre ou à pourrir.
Si le terrain destiné à une safranière n'a pas été suffisamment ameubli, il faut le défoncer à un pied au moins, soit à la houe, mais mieux à la bêche ; on fait alors cette opération dans la première quinzaine de juillet. Environ trois semaines ou un mois après, au plus tard, on plante de la manière suivante.
On fait à la houe un premier rayon de sept à huit pouces de profondeur, en suivant à cet effet une ligne droite indiquée par un cordeau. Cette profondeur paraît nécessaire pour que le safran soit en état de mieux résister à la gelée. Un autre homme suit celui qui creuse le rayon, et place au milieu, et à deux pouces les uns des autres, les oignons sur leur placenta. Le premier rayon terminé, l'ouvrier en creuse un second, parallèle, dont il jette la terre sur les oignons du premier rang. Il résulte de cette plantation que les rangs se trouvent espacés de sept pouces, et que chaque oignon est à deux pouces de distance de ses voisins sur la même ligne, de façon qu'on plante douze oignons dans chaque pied carré. Il suit de cette proportion qu'il faut à peu près 58 setiers pour un arpent de 100 perches à 22 pieds.
Dès la fin de septembre ou en octobre les fleurs s'épanouissent, et on en fait la récolte le matin et le soir, surtout lorsque l'automne est accompagné de pluies douces et chaudes, car alors la floraison est tellement abondante que les cultivateurs n'ont aucun repos. On les cueille le matin avant que la rosée soit dissipée, pour que le soleil ne les ait pas épanouies tout à fait, et le soir au coucher de cet astre. On les porte immédiatement à la maison, et là on s'empresse d'enlever les pistils. Aussitôt qu'ils sont mondés on les fait sécher promptement. Pour cela on les étend sur des tamis de crin, des plaques de cuivre, ou des plats de terre que l'on soutient par un moyen approprié à quinze ou dix-huit pouces au-dessus d'un feu doux. On a soin de les remuer souvent avec une fourchette en fer pour qu'ils sèchent également, sans brûler ni contracter la moindre odeur de fumée qui les rendrait invendables. Cinq livres de pistils frais ne donnent qu'une livre de safran après la dessiccation. Il est desséché à point lorsqu'il se brise entre les doigts. On le met alors refroidir entre des feuilles de papier, et on le serre ensuite dans des boîtes en bois que l'on dépose dans un lieu très-sec, et où le safran peut se conserver bon deux ou trois ans, pourvu que l'humidité ne l'atteigne pas. Le safran, pour être de bonne qualité, doit avoir une couleur orange très prononcée et une odeur forte. La médecine, les arts et l'office font usage du safran. La première l'emploie comme tonique, narcotique et emménagogue ; la peinture à l'aquarelle en fait un usage assez fréquent ; et l'office s'en sert pour colorer les pâtes, les sucreries, les liqueurs, etc. On peut estimer environ à quinze livres de safran sec la récolte commune d'un arpent, mais la première est toujours la plus faible.
Après la récolte des fleurs, les feuilles se montrent et poussent durant l'hiver, excepté pendant les gelées. Elles s'allongent assez et ne se fanent guère qu'en mai. Avant ce temps, on les coupe pour les donner aux vaches ; mais cette espèce de fauchaison ne doit se faire que lorsqu'elles ont suffisamment rempli leurs fonctions à l'égard des oignons.
On donne aux safranières un léger labour au printemps, et on bine et sarcle deux ou trois fois entre cette époque et celle de la floraison.
Au mois de mai de la quatrième année, c'est-à-dire lorsque la safranière a donné trois récoltes, on arrache les oignons et leurs caïeux que l'on en sépare, et on replante le tout, à la fin d'août, dans un autre terrain que l'on a convenablement préparé. La terre qui a nourri la safranière est tellement épuisée, qu'elle ne peut être employée à la même culture qu'après un laps de temps de douze à quinze ans.
Le safran est sujet à trois maladies qui attaquent les oignons pendant leur séjour dans la terre. On les nomme fausset, tacon et mort.
Le fausset paraît être une excroissance qui se développe sur l'oignon, et qu'on peut facilement extirper lors de sa plantation.
Le tacon, au contraire, est une espèce d'ulcère qui s'annonce par une tache brune ou pourpre, et dont on arrête les ravages en l'enlevant, en coupant dans le vif avec la pointe d'un couteau.
Quant à la mort, elle est la plus dangereuse en même temps qu'elle se propage avec une effrayante rapidité. Elle paraît être causée par une espèce de champignon parasite, que Bulliard a nommé Tuber parasiticum, Mérat, Rhizoctonia crocorum, Nouv. fl. paris., et Persoon et Decandolle, Sclerotium crocorum. ll pousse de tous les côtés des racines, et forme peu à peu dans l'intérieur même de l'oignon des espèces de tubercules qui finissent par en détruire la substance. Les symptômes de cette maladie sont indiqués par le dessèchement des feuilles, qui jaunissent et se fanent. Il faut alors, pour garantir la safranière, ouvrir une tranchée suffisamment profonde autour de la place où se trouvent les oignons malades, afin de les isoler des autres. Encore faut-il avoir bien soin de ne pas jeter la terre de cette tranchée sur les safrans qu'on veut préserver, parce qu'elle pourrait contenir des particules de ce champignon et propager la maladie.
Les cochons, les lièvres et les lapins sont aussi dangereux pour les safranières, et il faut veiller à les en éloigner. »
JACQUIN jeune.