Eucharis amazonica Linden ex Planchon

Iris et Bulbeuses n° 155 p 68-. (2006). Pascal Vigneron.

Eucharis amazonica


Voici une belle Amaryllidaceae forestière et ses petits secrets !


Description

Feuilles : Grandes feuilles vert sombre brillant, persistantes. Pétiole atteignant 30cm, prolongé d'un grand limbe jusqu'à 30 x 15cm retombant et terminé en pointe (égouttoir) comme chez beaucoup de plantes des forêts tropicales. A leur sortie du bulbe, les deux bords du large limbe sont roulés par en dessous.
Organe de réserve : Bulbe tuniqué noirâtre. Les bulbes de moins de 3cm de diamètre ne fleurissent pas. Bonne floraison au-dessus de 4cm.
Fleurs : Floraison spontanée en automne-hiver mais peut être induite à d'autres saisons. Fleurs blanches et parfumées au sommet d'une hampe de 50cm. Le tube long, fin, courbé puis pendant est composé du bas des tépales, soudés entre eux. Les segments libres des tépales sont étalés en étoile. La base des filets des étamines est élargie et soudée en une couronne staminale teintée de vert.

Eucharis amazonica
E. amazonica, couronne formée par la base élargie des étamines.
Photo P. Vigneron.
Origine

Les 13 espèces du genre croissent principalement dans les forêts du versant Est des Andes, chaud et humide, et dans l'Amazonie immédiatement adjacente. Eucharis amazonica se rencontre à l'état sauvage au Pérou dans la vallée de la rivière Huallaga, une des deux rivières dont la confluence forme l'Amazone. Le secteur semble situé en zone climatique 11-12. On rencontre souvent les Eucharis sur un sol particulier, riche en humus, les « terres noires », emplacements d'anciens habitats indiens.

La fleur de l'Eldorado

Parmi les situations où les terres noires (terra preta) se rencontrent, et de manière spectaculaire, figurent de vastes étendues inondables de longs mois durant, non boisées, du Mato Grosso. On y trouve des places artificiellement surélevées de plusieurs mètres, non inondables (islas) et aujourd'hui boisées, ainsi qu'un réseau de jetées les reliant. Il s'agit rien moins que d'anciennes villes, dont attestent les céramiques retrouvées, d'anciens espaces d'agriculture où le sol semble avoir été amendé d'importantes quantités de charbon de bois - d'où la couleur - et d'un réseau de routes reliant villes et cultures. Les terres noires se trouvent également en forêt non inondable, dans le secteur de nos Eucharis. Parfois il persiste un bien modeste village indien sur un vaste emplacement qui dût accueillir une ville. Les archéologues, plus spécialement des USA et d'Allemagne, étudient ces terres noires et leurs vestiges.
Par ailleurs, les ethnologues, constatant la complexité des structures sociales et des rites des indiens d'aujourd'hui, avaient émis l'hypothèse qu'ils sont les héritiers d'une société très évoluée.
Ces vestiges, aujourd'hui localisés, et cet héritage des indiens semblent témoigner d'une grande civilisation, disons « comparable » à celle des Incas mais adaptée à un autre environnement. Ils auraient pu ne disparaître qu'après la « découverte » de l'Amérique par les conquistadors : Le récit du conquistador Francisco de Orellana et de son chroniqueur, le père Gaspar de Carvajal, qui a donné naissance au mythe de l'Eldorado pourrait en être un témoignage sincère quoique enjolivé.

Revenons à notre Eucharis amazonica. Pour les botanistes, c'est un hybride, triploïde de surcroît, ce qui explique ce que chacun constate : elle est stérile. Pas de graine pour disperser la plante... Ce ne sont pas les oiseaux ou les rongeurs qui auront distribué les bulbes de terre noire en terre noire, alors qui ? Manifestement les Indiens, à une époque ou à une autre. Pour quels motifs, quels usages ?
Aujourd'hui, certains indiens de Colombie consomment une boisson à base d'Eucharis avant d'aller à la chasse à la sarbacane. Peut-être les alcaloïdes contenus apportent-ils une aide à la concentration, à la précision du tir ? (On y trouve de la galanthamine, utilisée chez nous dans la maladie d'Alzeimer.) Des espèces sont aussi utilisées par les Indiens dans des affections cutanées. Des cérémonies utiliseraient des Eucharis (Equateur, vallée de la rivière Pastaza).
Etait-ce seulement une plante médicinale ou bien cette civilisation avait-elle aussi un intérêt pour l'horticulture, comme les Aztèques ?
N'est-il pas émouvant que cette plante ait été cultivée par les Indiens de génération en génération, diffusée de villes en villages, que sans eux cette plante stérile ne nous serait sans doute pas parvenue, et que finalement cette plante leur a survécu, qu'elle est un des rares témoignages sur ces indiens et leur civilisation disparue ?

Histoire de la nomenclature

Aimé Bonpland, le botaniste français bien connu, récolta en Colombie ce qui semble être la première espèce connue par les Européens. Kunth la baptisa Hymenocallis bonplandii en 1850 du fait de la similitude de la fleur.
Le nom de genre Eucharis (féminin) fut ensuite créé dès 1852 par Planchon et Linden pour une autre espèce : E. candida. En 1854 ils décrivent E. grandiflora, puis notre E. amazonica trois ans plus tard.
Eucharis grandiflora et E. amazonica, qui sont deux hybrides naturels stériles, ont ensuite été considérées comme une unique espèce et nommée du nom le plus ancien, grandiflora. Dans les années 1980, A. W. Meerow le spécialiste de la famille sépare à nouveau ces deux espèces. E. grandiflora n'existe qu'en culture, en Colombie. E. amazonica se trouve à l'état sauvage au Pérou et est l'espèce largement diffusée dans le commerce mondial. Elle reste trop souvent appelée grandiflora.
De 1971 aux années 1980, le genre fut temporairement inclus dans Urceolina, d'où encore une abondante synonymie.

Personnification de la Grâce

Je ne connais pas la motivation des auteurs pour le choix du nom Eucharis. Probablement ont-ils été frappés par la grâce de la plante fleurie, grâce bien personnifiée par le prénom grec Eucharis « vraie grâce » et par le personnage littéraire. Sans doute tous les lettrés du milieu du XIXe siècle connaissaient-ils Eucharis. D'ailleurs, les peintres David et Monvoisin venaient chacun de l'immortaliser sur la toile. Célèbres furent en effet les amours magnétiques de Télémaque pour la nymphe Eucharis dans le roman « Télémaque » de l'évêque Fénelon (1699). Le nom fut repris par les poètes pour des personnages parfois réels. Lisons par exemple Antoine Bertin (Portrait d'Eucharis, vers 1780) :

Regardez Eucharis, vous qui craignez d'aimer,
Et vous voudrez mourir du feu qui me dévore;
Vous dont le cœur éteint ne peut plus s'enflammer;
Regardez Eucharis, vous aimerez encore.

Amis, si vous êtes las des jacinthes et autres plantes d'appartement, méditez ces vers et adoptez une Eucharis !

Eucharis amazonica
E. amazonica, fin de floraison. Photo P. Vigneron.
Culture :

Cette belle tropicale non rustique (sauf en zone 10) doit être maintenue à l'intérieur.
Elle doit être protégée du soleil à la belle saison.
Elle demande un sol riche en humus, drainant mais maintenu en permanence humide. Le manque d'eau, surtout en cas de soleil ou de chaleur est néfaste à son ample feuillage qui se ramollie piteusement.

Le point délicat est de la faire fleurir. Spontanément elle fleurit en fin d'année, stimulée par la chute de température de fin d'été. Différentes techniques ont été essayées, comme la privation temporaire d'eau, qui fait fleurir un bien petit pourcentage des bulbes.
La meilleure méthode consiste à appliquer une chute de température de 10°C après un mois de « chaleur » relative, par exemple un mois à 25°C suivi de 15 Jours à 15°C (c'est la chute de T° qui compte). Cela induit une floraison qui a lieu 3 mois plus tard. On peut répéter l'opération quatre fois par an, pourvu que les bulbes soient dans de bonnes conditions de croissance pour se maintenir à un diamètre de plus de 35 mm.

Parasites : les cochenilles peuvent s'insinuer entre les écailles du bulbe, provoquer des déformations peu décoratives des feuilles, affaiblir et tuer la plante. C'est le lot des bulbes en serre ou appartement. En cas d'infestation, je combattais jusqu'ici les cochenilles, inextirpables à l'intérieur des bulbes, avec un insecticide systémique dans l'eau d'arrosage (Imidaclopride, Pucerons systémique vergers Bayer).

Multiplication : végétative uniquement (stérile). Division des touffes par séparation des rejets. On obtient la formation de bulbilles sur fragment d'écailles et de plateau.

Eucharis amazonica
E. amazonica, début de floraison : notez les boutons dressés.
Photo P. Chesnais.

Société Française des Iris et plantes Bulbeuses (S.F.I.B.)
BP 16, 78354 Jouy-en-Josas cedex, France.