Iris et Bulbeuses n° 155 p 21-23. (2006).
Ellen Hemme
avec l'aide de Chantal Sulmont et de Emeric Sulmont.
Vendredi 27 mai, nous avons le privilège de visiter l'arboretum privé de la famille de Vilmorin après la proclamation des résultats de FRANCIRIS®2005 et l'attribution du premier prix portant le nom de Philippe de Vilmorin.
Commençons par le petit arboretum municipal, Roger de Vilmorin, où Monsieur Siffre, responsable du Service Environnement de la ville de Verrières-le-Buisson (Essonne, sud-ouest de la région parisienne) nous présente l'importance d'un conservatoire végétal. Il s'agit de la partie, devenue publique, du parc du Château des Vilmorin. Classé réserve naturelle volontaire en 1987, l'arboretum joue trois rôles essentiels : la conservation d'espèces rares, un outil pédagogique pour les jeunes et une véritable vitrine pour les paysagistes. Grâce au dynamisme d'une association de jeunes âgés de 14 à 25 ans, regroupés au sein de la « Maison des arbres et des Oiseaux (MAO) », il a été entièrement réhabilité. Il est riche de plus de trois cents espèces d'arbres et arbustes sélectionnées par les Vilmorin. Certains de ces arbres sont uniques en France. Aujourd'hui, l'arboretum est entretenu en vue d'exigences particulières des urbanistes. Le port libre des arbres est favorisé et Verrières-le Buisson, ville arboretum, sert de banc d'essai à échelle réelle. Par exemple, l'arbre de fer, Parrotia persica, est encore très peu utilisé dans les villes. Pourtant, il est avéré qu'il est idéal par son joli feuillage de printemps bien dense, ses colorations chatoyantes en arrière-saison, ses branches basses et son écorce solide, qui supporte sans problème les petits acrobates des parcs.
La plantation d'une collection d'iris est envisagée dans cet arboretum, iris historiques et iris botaniques.
Après avoir admiré le chêne à fruits géants, Quercus macrocarpa (glands de trois à cinq cm) nous sommes accueillis par Madame Nathalie de Vilmorin, à l'entrée de l'arboretum privé. Cette propriété est riche de plus de deux mille cinq cents espèces, sur quatre hectares, appartenant à la famille de Vilmorin depuis plusieurs générations. Les premiers arbres sont issus de graines ou boutures rapportées par les grands explorateurs des quatre coins du monde. Par curiosité, leurs capacités d'adaptation au climat local étaient observées. Plus tard, les botanistes de la famille ont été sollicités, par exemple pour des affaires d'Etat : Beaucoup de résineux datent de l'époque de Napoléon pour rechercher une essence de bois adaptée aux exigences de la construction navale. Les nombreuses espèces et variétés de rhododendrons d'âge différent sont majoritairement des trophées de concours où les créations Vilmorin étaient présentées.
Parmi ces arbres, d'un âge canonique, le promeneur découvre deux arbres aux feuilles bien identifiables qui ont une magnifique coloration dorée à l'automne : l'arbre aux quarante écus, Ginkgo biloba, a une feuille en forme d'éventail ondulé et le Liriodendron tulipifera, tulipier de Virginie, dont les feuilles sont tronquées avec des lobes peu profonds. A la manière du tremble commun, Populus tremula, les feuilles du tulipier s'agitent comme de petites clochettes émettant un tintement inoubliable. Enfin, sa fleur en forme de coupe de couleur blanc crème est délicatement auréolée à mi-hauteur d'une fine pelure d'orange qui lui donne toute sa distinction.
Il y a souvent une confusion entre les termes attribués à notre Liriodendron et certaines espèces et variétés de Magnolia (notamment Magnolia x soulangeana) dont la fleur rappelle celles de certaines variétés de tulipes. Ces faux tulipiers se distinguent d'autant plus facilement qu'ils ne portent pas de feuilles au moment où ils se font remarquer dans les parcs et jardins et leur floraison devient époustouflante lorsqu'ils ont un âge avancé.
Deux autres petits trésors « roulent tous feux allumés ». Sous le couvert de nos géants, ces frileux apportent leur soleil : un buddleia, Buddleia globosa. Certaines variétés de la famille colonisent le territoire, non sans grâce, ni sans effluve agréable. Mais celui-là affiche des drapeaux jaune ocré comme le blond des pierres du Pont du Gard sous les rayons du soleil couchant et ses petites balles de ping-pong expriment un parfum délicieux qui vient de la mer. Second trésor : le genêt ananas, Cytisus battandieri. Chacun connaît le parfum envoûtant des genêts de nos montagnes. La variété scoparius, genêt à balai, servait au petit ramoneur pour enlever la suie noire de nos cheminées. Cytisus tinctoria, le genêt des teinturiers donnait cet avant goût de vacances liées au soleil brillant comme les champs de moutarde le long des routes. C. battandieri, quant à lui, immortalise J.A. Battandier, un « batteur d'or ! » qui se pencha à la fin du 19è sur la flore d'Alger. Cet arbuste prend ici toutes ses aises : d'un port largement étalé, il ploie sous les grappes de fleurs qui rappellent la forme de l'ananas, mais son surnom lui vient surtout de son parfum avec une petite pointe de coing.
Parmi les plus grands arbres, Gleditsia ferax, le févier, a des graines réparties dans de longues gousses brunes de trente centimètres de long : avec ces fruits couleur « confiture de châtaigne », il est possible de confectionner de jolis colliers « nature ». Carya illinoinensis, noyer de pécan (bonne noix apéritive), semblerait être originaire du sud des Etats-Unis. Pinus laricio est souvent à peine reconnaissable tant son tronc, souvent très droit est utilisé par l'industrie lorsqu'il est encore très jeune ; cela ne lui laisse guère le temps de grandir et de s'exprimer comme dans ce parc. Maclura pomifera, oranger des Osages, n'a rien d'un oranger et son épithète latine ne traduit pas non plus les pommes qu'il pourrait porter : simplement, son fruit, non comestible, a la forme d'une grosse orange, d'abord verte, puis jaune d'or à maturité, mais dont la peau est ridée, pustuleuse comme certains lichens plus que centenaires. C'est un arbre qui a traversé l'Atlantique et que l'on rencontre parfois dans les jardins du midi et probablement dans d'autres contrées en Europe.
Enfin, incontestablement un lilliput à côté de ses ancêtres californiens, le séquoia, Sequoia sempervirens, est toujours un habitant majestueux dans de nombreux parcs dignes de son échelle. Il doit son nom à un grand sage indien, Sequoya, qui, au début du 19è siècle, s'est essayé à normaliser le patois cherokee. Après avoir traversé quelques collections groupées de chênes, magnolias et chèvrefeuilles et admiré le cèdre de Chypre et le cèdre de l'Atlas, nous arrivons au cèdre du Liban qui trône devant la maison. Cette grande maison est un petit pavillon de chasse agrandi au fur et à mesure. C'est ici que se trouvait le premier laboratoire de biochimie et de génétique végétale.
Aujourd'hui encore, la préservation de l'arboretum reste entre les mains de la famille de Vilmorin et d'un petit nombre de jardiniers. Ainsi les tâches délicates de multiplication des espèces sont effectuées de préférence par la famille. Les ambitieux travaux d'identification des arbres et de leurs hybridations spontanées sont faits en coopération avec de nombreux groupes de scientifiques et dendrologues. Il persiste des doutes sur certains spécimens mais la plupart ont été identifiés, regroupés par famille et cartographiés sur logiciel informatique.
Malheureusement une grande partie des biens et surtout des archives a été perdue lors de la revente de la société familiale. Il reste donc très peu d'informations, notamment sur les collections d'iris. A la fin de notre visite qui a duré une bonne partie de l'après-midi, nous restons émerveillés par la densité d'espèces remarquables, peu communes sous notre latitude, entremêlées de quelques rosiers signés Vilmorin. Un paradis insoupçonnable dans cette zone densément habitée, à découvrir au fil des saisons. Sans aucun doute, les mots clés pour préserver la valeur de ce patrimoine restent famille et durabilité. Ainsi les tilleuls bordant l'imposante allée sont des « petits jeunes » qui redonneront l'esprit de départ aux générations futures. La collection a déjà servi à produire des plans du Pinus bungeana, le fameux Pin Napoléon de Chine, pour réintroduire l'espèce dans son milieu d'origine, la Chine, bien loin de la région parisienne, à la suite d'une maladie dévastatrice.
Madame de Vilmorin nous a fait partager avec enthousiasme sa passion pour l'arboretum et nous la remercions chaleureusement pour cette magnifique découverte. Merci aussi à Monsieur Siffre d'avoir organisé cette visite.
La visite de l'arboretum privé des Vilmorin est possible deux fois par an, sur rendez-vous.