Iris et Bulbeuses n° 150 p 42-43. (2003). Pascal Vigneron. 1
Le motif stylisé nommé fleur de lis se trouve sur des documents archéologiques très anciens et de civilisations diverses. Il se trouve dès le troisième millénaire avant notre ère en Assyrie. Plus près de nous, une fleur de lis parfaite figure sur le revers d'un statère arverne du premier siècle. L'ancienneté du motif ne permet pas de dire quelle fleur en est l'inspiratrice. Tout au plus peut-on dire à quelle fleur il est associé ici et là au cours des temps.
Sous le nom de Cantique des Cantiques [Shir ha-shirîm] est connu un texte, vraisemblablement un poème d'Amour très antérieur à l'écriture de la Bible et intégré à celle-ci, qui a fait l'objet de multiples interprétations par les mystiques. Un fameux verset évoque un lis : « Je suis la fleur des champs et le lis des vallées » (Cant. 2, 1). La traduction pose en fait d'insolvables problèmes d'identification des plantes. Pour le lis on peut aussi bien évoquer le Pancratium ou le Narcissus tazetta, entre autres. L'interprétation religieuse médiévale en fait le lis blanc. La fleur de lis prendra d'abord une valeur christologique, avec des représentations du Christ au milieu de lis ou de fleurons stylisés. Ensuite, avec le développement du culte à la Vierge, s'ajoute la symbolique mariale du lis. Elle est induite par le verset suivant du Cantique : « Comme un lis au milieu des épines, telle est ma Dame au milieu des lis » (Cant. 2, 2) et par l'interprétation d'autres passages de la Bible où le lis est présenté comme symbole de Virginité et de Pureté, d'où mise en parallèle avec Marie, considérée comme vierge, depuis le 3e siècle, et comme pure (conçue elle-même sans « péché »), depuis l'an 1000. Des représentations de Marie avec fleurs de lis se voient sur des monnaies émises par des évêques à partir du XIe siècle. L'association du Christ ou de Marie à la fois avec le lis blanc et avec le motif stylisé donne à celui-ci une identité botanique claire, de valeur au moins temporaire, médiévale : celle du « lis de la Madone », Lilium candidum.
L'interprétation de la fleur du Cantique comme lis n'est pas définitive : aujourd'hui le havazzelet ha-Sharon est interprété comme étant le Pancratium. Si l'on tenait à l'identité scrupuleuse de la fleur mariale avec le lis du Cantique, ce serait donc maintenant le Pancratium. Et comme la fleur mariale devient bientôt royale...
La fleur de lis mariale est donc devenue courante sur les monnaies des évêques et les sceaux des chapitres aux XI-XIIe siècles. Mais à cette époque ce motif floral, employé par divers rois d'Occident, n'a pas encore de lien privilégié avec la monarchie française. Ce lien s'est créé sous l'influence de Suger et de Saint Bernard qui, vouant une dévotion à la Vierge, se sont efforcés de placer le royaume de France sous sa protection. Les rois capétiens Louis VI et Louis VII ont ainsi introduit la fleur de lis mariale dans la symbolique du pouvoir royal.
C'est ensuite seulement qu'apparaîtra la première fleur de lis sur un sceau royal français, en 1180 sur un sceau de Philippe Auguste,
puis en 1211 sur l'écu du prince Louis, futur Louis VIII (d'après un sceau le figurant). Ce n'est que lors du sacre de Philippe Auguste ou dans la deuxième moitié de son règne que la fleur de lis prend place dans les armoiries royales, sous la forme de l'écu d'azur semé de fleurs de lis d'or. Ces fleurs de lis (d'origine mariale donc divine) sur fond d'azur (Céleste, encore) mettent en scène l'origine et le caractère sacré, divin, céleste de la mission de la monarchie française. Jusqu'à Charles V les fleurs de lis royales sont représentées en semé, une structure constellée, cosmique alors associé à l'idée de sacré. Ultime coup de force, alors que les autres rois occidentaux sont sacrés revêtus d'un manteau semé d'étoiles, croissants ou autres symboles cosmiques, le roi de France peut être sacré revêtu de ses propres armoiries : Ultime lien privilégié unissant le roi de France au ciel !
Peu à peu apparaîtra une distinction entre le semé, renvoyant au roi, et des armoiries à nombre de fleurs de lis réduit, renvoyant au pouvoir royal délégué. Vers la fin du XIVe siècle le semé disparaît progressivement, laissant la place sur les armoiries royales à trois fleurs de lis. Cette transformation est mise en relation avec le symbolisme de la sainte trinité à partir de Charles V, vers 1372-78.
La fleur de lis s'est prêtée à une abondante exégèse au service de la propagande royale. La signification du lis héraldique fera couler beaucoup d'encre et produira diverses oeuvres littéraires. Ainsi Raoul de Presles (XIVe siècle) explique que le roi de France « porte les armes de trois fleurs de lys en signe de la beneoite Trinité ; par l'ange de Dieu elles furent envoiez à Clovis, premier roi chrestien (...) en lui disant qu'il fist raser les armes aulx trois crapaulx que il portoit en son escu et mettre en ce lieu les trois fleurs de lys.
» Bien entendu Clovis n'avait pas de crapaud (symbole diabolique) sur son écu, les écus n'existeront d'ailleurs qu'à partir du XIIe siècle. Précisions et variantes multiples affluent : En 507 Clovis, à la veille de sa victoire à Vouillé sur Allaric II, roi des Wisigoths d'Aquitaine, trouve en suivant une biche un gué sur la Vienne révélé par des iris. Iris qu'il arbore en signe de future victoire puis prend pour emblème.2 Pour inventée qu'elle soit, cette légende servant à légitimer la royauté n'en aura pas moins une grande diffusion. Depuis le XVIIe siècle cette tradition est contestée par les érudits. Elle n'en persiste pas moins ; la légende (ou la manipulation) serait-elle plus forte que la science ?
En 1999, le Québec, dont le drapeau comporte une fleur de lis blanche, décide officiellement de remplacer l'emblème floral correspondant, le Lilium candidum qui avait été choisi en 1963, par une plante indigène : Iris versicolor.
1 : Cet article est principalement et librement inspiré de :
Pastoureau M. 1997. Une fleur pour le roi : Jalons pour une histoire de la fleur de lis au Moyen Age. Cahiers du Léopard d'or. 6, Flore et jardins, Usages, savoirs et représentations du monde végétal au moyen age. pp. 113-130. (Le Léopard d'or, 8 rue du Couëdic, 75014 Paris)
2 : Version citée par H. Correvon, Fleur des eaux et des marais, Delachaux 1961, p 94.