Une visite aux îles Glénan

Iris et Bulbeuses n° 149 p 10-13. (2003). Pascal Vigneron
Photographies Pierre Chesnais.

A la rencontre du Narcisse

 

Le site des narcisses Nous arrivons à l'archipel des Glénan après une petite croisière de plus d'une heure sur une mer calme. Nous accostons à l'île Saint-Nicolas où se trouve la réserve aux narcisses. L'île comprend deux affleurements granitiques réunis en une île unique par une couverture de sable maritime.

L'étude historique du rivage montre des modifications actuelles rapides, avec un recul annuel de 2 m, qui, à terme, séparera l'île en deux en supprimant la partie centrale sableuse, mettant les narcisses en péril. Ce recul pourrait être lié en partie aux volumineuses extractions de maërl (ou lithotame) qui ont lieu autour des îles (de même que se déchaussent les piles de ponts après extractions dans le lit des rivières). Bien que le biotope où pousse cette algue rouge soit protégé, les autorisations préfectorales d'extractions restent renouvelées. La mode de l'épandage de lithotame qui devrait être limité à l'amendement des terres acides, mais qui est généralisé inutilement à toute l'agriculture biologique, met donc en péril les remarquables biotopes marins mais peut-être aussi terrestres des Glénan !

 

L'île est bordée de rochers découverts à marée basse, peuplés d'algues et d'animaux variés, ainsi que de grandes plages qui doivent leur blancheur au maërl pulvérisé contenu dans le sable. Ces plages sont parfois bordées d'une zone de galets où pousse le crambe maritime ou de rochers où croissent les Armeria. Au-delà des plages un cordon dunaire porte une végétation spécifique adaptée à cet environnement sec.

Contrastant avec cette végétation basse, le terrain en contrebas derrière la dune se couvre spontanément d'une haute végétation avec ronces, fougères grand aigle et Cytisus scoparius. Le sol y est un sable noir, teinté par l'humus, et humide. C'est là que se trouve le fameux narcisse endémique des Glénan, Narcissus triandrus ssp. capax, en compagnie d'innombrables jacinthes des bois, Hyacinthoides non-scripta, de ficaires et de la graminée caractéristique Brachypodium pinnatum. Cela forme durant la première quinzaine d'avril, une belle prairie fleurie.

 

Dans des temps déjà anciens cette prairie était assurément cultivée, car bien que petites les îles étaient habitées de longue date et on y vivait en quasi-autarcie grâce à l'agriculture. Le narcisse y a survécu. Peut-être était-il épargné grâce à son bulbe profond.

Puis les îles sont devenues lieu de loisir, de cueillette, d'arrachage de bulbes pour des plantations en des jardins où ils disparaissent rapidement. L'arrachage des bulbes avait ainsi déjà dû être interdit en 1930. Après la mise en réserve en 1974, le site des narcisses, clos, soustrait au piétinement estival, s'est couvert d'une haute végétation défavorable aux narcisses, qui déclinaient alors. Après diverses tentatives de limiter la végétation avec des moutons puis des ânes, la réserve est actuellement fauchée mécaniquement, après maturité des graines. La population de narcisse s'est reconstituée.

Le comptage a montré cette année 144 000 pieds fleuris. En dehors de la réserve, la zone de sable humifère se prolonge, récemment mise en fauche, avec l'espoir semble-t-il d'y voir revenir le narcisse. Deux îlots abritent également de petites populations du narcisse : Le Veau et La Tombe. Brunec en abritait avant 1990, et peut-être d'autres îles avant 1869.

 

Fleurs du narcisse des Glenan Ce narcisse est membre de l'espèce Narcissus triandrus L., principalement ibérique, qui constitue à elle seule la section Ganymedes du genre Narcissus. Le nom triandrus (à traduire par " à 3 étamines ") viendrait de ce que Linné avait sous les yeux un dessin de l'espèce par Clusius où on ne voyait dépasser de la couronne que 3 étamines (Clusius signalait pourtant dans le texte la présence de 3 étamines plus courtes). Cette espèce présente une particularité biologique unique dans la famille (et on ne connaît que 3 autres monocotylédones ayant cette particularité) : la tristylie. C'est à dire que selon les individus le style (pistil) de la fleur peut prendre trois longueurs différentes, courte, moyenne ou longue ; tandis que les étamines, qui peuvent de même avoir trois longueurs, ont dans chaque fleur les longueurs complémentaires du style. (ex : style court + 3 étamines moyennes et 3 étamines longues). Dans chaque population naturelle il y a un certain pourcentage de chacun des trois types de fleur. Spencer Barrett et al. (1996) ont étudié 80 populations ibériques (toutes sous-espèces confondues) et trouvé 12 populations dans lesquelles il manque les individus médiostylés. Ces populations sont situées au Portugal et dans l'Ouest de l'Espagne (à priori : ssp. triandrus). Le narcisse des Glénan est également dans ce cas.

 

La position taxonomique du narcisse des Glénan au sein de l'espèce N. triandrus reste un sujet débattu. Cette espèce ibérique et bretonne est en effet fort variable. A la lumière des travaux récents (S. Magnanon, F. Bioret & al. 2001) on peut très schématiquement en ordonner les formes entre 2 pôles opposés, méditerranéen et atlantique :

  1. Sous espèce pallidulus : dans l'Est et le Sud de la péninsule ibérique, dans des biotopes ouverts liés au bioclimat méditerranéen ; petites formes à couronne courte, tristyles.
  2. Sous espèce triandrus : dans le Nord-Ouest de la péninsule, particulièrement Galice, dans des biotopes liés au bioclimat atlantique ; plus grandes formes adaptées à des milieux plus fermés (lisières...), à couronne longue et distyle.

Le narcisse des Glénan se rapproche indubitablement de cette dernière sous-espèce, mais en diffère par la longueur supérieure de la couronne (schématiquement : plus longue que le tube). Il est encore souvent appelé N. triandrus ssp. triandrus var loiseuleri dans le monde anglo-saxon, suivant en cela A. Fernandes puis Barra, A. & Lopez Gonzalez G. 1982. Aujourd'hui, depuis Webb (Bot. Journ. Linn. Soc. 1978 et Flora Europaea), on adopte un statut de sous-espèce géographique : N. triandrus ssp. capax, en attendant des études phylogénétiques difficiles à financer...

 

Mais qui donc pollinise ce narcisse ? On sait peu de chose sur les pollinisateurs des narcisses en général. L'observation est aléatoire car la visite des insectes en est peu fréquente (c'est peut-être la raison de la longévité des fleurs.) En 1965 A. Fernandes remarquait l'absence de pollinisateur observé sur N. triandrus en Espagne. Depuis S.C.H. Barret et al. (1996) ont mentionné une pollinisation par Anthophora pilipes dans le centre et le sud de la péninsule ibérique (à priori ssp. pallidulus, tristyle) et par Bombus dans les régions, plus fraîches, de la côte atlantique (à priori ssp. triandrus, distyle). Il est donc permis de supposer que la longueur différente de la couronne est liée au pollinisateur disponible sous chacun des deux climats. Aux Glénan le pollinisateur de N. triandrus capax (distyle) n'est pas connu. L'hypothèse d'une auto-fécondation ne me paraît pas satisfaisante. L'inventaire des insectes de l'archipel n'est pas fait, les potentiels pollinisateurs et ravageurs (Merodon) ne sont donc pas connus. On ne sait donc pas si le fauchage bi-annuel de la réserve ne détruit pas le pollinisateur. Ce pollinisateur et la production de graines sont tout particulièrement importants puisque N. triandrus (sauf quelques clones de la ssp. pallidulus) ne se multiplie pas végétativement mais uniquement par graines : après environ 3 ans de croissance il fleurit 3 ou 4 années, puis le bulbe dégénère (c'est pourquoi il disparaît des jardins où de surcroît il ne ferait pas de graines).

 

Comment ce narcisse, découvert seulement en 1803, est-il arrivé aux Glénan ? Probablement est-ce une population relictuelle témoignant, comme pour d'autres espèces bretonnes et ibériques, d'une très ancienne extension atlantique de l'espèce. Mais on ne peut s'empêcher de se poser la question de l'indigénicité de notre narcisse en pensant au maceron (Smyrnium olusatrum L.) si envahissant aux Glénan, introduit comme légume à l'époque romaine, au Narcissus pseudonarcissus qui aurait été introduit comme plante médicinale et naturalisé en Angleterre à la même époque (le suc des narcisses guérissaient les blessures des légionnaires, croyait-on) ou encore au fameux lis de Guernesey (Nerine sarniensis) connu naturalisé sur l'île anglo-normande depuis 1635.

Bien des mystères entourent donc encore le narcisse des Glénan !

 

Ce charmant narcisse ne peut être cultivé au jardin, du fait de sa protection légale comme de sa brève durée de vie. Cependant il existe dans le commerce des hybrides rappelant le type de fleur de N. triandrus, mais aux tépales moins réfléchis : 'Thalia' (1916), 'Hawera' (N. jonquilla x N. triandrus, 1938), 'Petrel' (N. jonquilla hybr. 'Quick Step' x N. triandrus albus = ssp. triandrus, 1974), etc. Plusieurs hybrides, peu commercialisés, ont le narcisse des Glénan comme parent : 'Arctic Morn' (Alec Gray 1949), 'Cobweb' (Gray 1938), Frosty Morn' (Gray 1941), 'Icicle' (x N. dubius, J. Blanchard 1962), 'Raindrop' (x N. dubius, Gray 1942), 'Sennocke' (x N. minor, F.R. Waley 1948)... (d'après J.S. Wells)

 

Pour en savoir plus :


Société Française des Iris et plantes Bulbeuses (S.F.I.B.)
BP 16, 78354 Jouy-en-Josas cedex, France.