Décoloration des iris ?

Iris et Bulbeuses n° 144 p 6. (2002). Courrier des lecteurs.



Dans le numéro 143 d'Iris et Bulbeuses, nous avons sollicité votre avis sur une décoloration des iris qui serait due à " une sécrétion émise par les racines ".

Deux réponses ont été publiées par " l'Ami des Jardins ", numéro de février 2002, page 98. Elles rejoignent les différents courriers que nous avons reçus.

Jean-Marie Schnebelen nous a donné quelques précisions sur les phénomènes qu'il a observés sur sa collection d'iris :
Il a commencé à planter des Iris germanica en juillet 1996 dans son jardin où il n'y avait jamais eu d'iris anciens. En 1997, la floraison était normale. En 1998, il a remarqué une prédominance d'iris de couleur bleue. Pendant la période de floraison, il enlève les fleurs fanées et coupe toujours les hampes florales défleuries. Il est donc peu probable qu'il y ait eu production de graines.
Il plante ses iris tous les 30 cm environ, dans une terre argileuse amendée par l'apport de sable de rivière.
Il précise que deux de ses voisins avaient des iris anciens, type pallida, à une distance d'environ 30 à 35 mètres de son propre jardin d'iris.
Pour traiter ses iris, il utilise des produits systémiques (fongicide et insecticide).

NDLR : Nous avons rencontré Hervé Guillaume, l'éditeur du livre, dans lequel est publié le texte mentionnant la décoloration des iris :Il nous a précisé que l'objet du livre n'était pas d'être une référence botanique mais de présenter des portraits de jardiniers passionnés. Les propos publiés n'engagent que la responsabilité de leur auteur, en l'occurrence Monsieur Claude Brunel.

Voici quelques avis de nos lecteurs :

De Paulette Gavarret, notre déléguée du sud-ouest :

"... je cultive depuis longtemps près de huit cents variétés d'iris dans de grands massifs irréguliers sur pelouse ou en association avec des vivaces et des rosiers. Je les plante aussi, hélas ! trop près les uns des autres et pourtant je n'ai pas constaté ce que déplore ce lecteur alsacien et ce qu'explique Claude Brunel : la décoloration des fleurs qui serait due, d'après ce dernier, à une sécrétion des racines d'iris "contaminant" par contact les racines trop proches d'une autre variété.
Je visite pas mal d'iriseraies avec les adhérents de ma région qui cultivent eux-mêmes beaucoup d'iris. Pas un ne m'a signalé cette perte de coloris. Néanmoins, ceux qui négligent la suppression des tiges défleuries favorisant ainsi les semis sauvages (la graine de l'iris conserve au moins trois ans son pouvoir germinatif) et qui négligent également la division régulière des touffes, reconnaissent que nombre de leurs iris ont perdu les couleurs originelles, les variétés vigoureuses prenant le pas sur les autres. Il est évident qu'une plantation trop compacte gêne l'entretien mais n'est pas, à mon avis, directement responsable de l'uniformisation des coloris. Il faut, avant tout, éviter les hybridations et semis spontanés, en supprimant régulièrement les hampes défleuries. Il est indispensable d'éclater les touffes tous les deux à trois ans et ne pas se complaire dans l'idée que l'iris est sobre comme un chameau mais lui prodiguer quelques bons arrosages s'il fait sec. Les fleurs en seront plus belles, à fortiori s'ils sont bien nourris."

De Claude Surand :

J'ai lu avec intérêt l'article " votre avis nous intéresse ". Tout d'abord qu'il me soit permis de trouver qu'il y a inadéquation entre le titre "Iris : Pourquoi il ne faut pas les semer... " et le contenu de l'article qui ne concerne aucunement le semis mais la densité de plantation ! Comme d'autres sans doute, et pour les mêmes raisons que l'auteur, j'ai tendance à planter serré pour avoir plus de variétés sur un espace au demeurant restreint. Je n'ai jamais observé de décoloration due à ces plantations rapprochées, et même particulièrement rapprochées avec des variétés s'entremêlant ! Je n'ai pas observé non plus ce phénomène ailleurs, au Parc Floral d'Orléans par exemple.
Mais par contre, j'ai observé des décolorations après un traitement ponctuel et ciblé au Roundup® de chardons poussant à proximité d'iris. Sans doute les précautions prises avaient été insuffisantes encore et les feuilles d'iris touchées. Ce type de décoloration est d'ailleurs mentionnée par Richard Cayeux dans son livre : "L'IRIS une fleur royale". Ce même phénomène est également observé par les orchidophiles sur les plantes sauvages, en bordures de zones traitées. Toutefois, dans ce cas, l'année suivante, les plants retrouvent leur couleur habituelle. Notre collègue traite-t-il régulièrement les mauvaises herbes avec un produit à base de glyphosate ?
Quand à l'explication par l'action moléculaire donnée par Claude Brunel, elle m'interroge beaucoup, Un tel phénomène aurait-il été démontré ? Et pour les seuls iris ? Aurait-il été observé sur d'autres plantes ? Lesquelles ?

De Pascal Vigneron :

"A propos des substances chimiques produites par les racines d'iris et supposées influencer les plantes voisines :
Le terme allélopathie (allelopathy) désigne " tout effet direct ou indirect, positif ou négatif, d'une plante (micro-organismes inclus) sur une autre, par le biais de composés biochimiques libérés dans l'environnement " (Rice).
Pour en savoir plus, vous pouvez consulter ces articles disponibles sur Internet : http://www.univ-savoie.fr/labos/Idea/Rech/Allelo/alelof.htm
l'exemple du Myriophyllum : http://optimal.nexenservices.com/tf/articles/allelo.htm
Le noyer : http://www.agcom.purdue.edu/AgCom/Pubs/HO/HO-193.pdf "

De Chantal Sulmont :

"... Je veux bien admettre que dans leur lutte pour une place au soleil, les rhizomes moins prolifiques se voient voler la vedette par des variétés plus résistantes moins sensibles aux viroses (notamment les variétés oranges !) mais de là à une lutte chimique, une sécrétion et une décoloration..."
NDLR : Chantal Sulmont a rencontré Monsieur Claude Brunel qui a promis de répondre à toutes ses interrogations dès qu'il sera plus disponible.

De Maurice Boussard, Conseilleur scientifique :

"La lecture des commentaires figurant en page 5 du n° 143 de la Revue m'a laissé perplexe et dubitatif.
Son titre tout d'abord: "Iris, pourquoi il ne faut pas les semer". Je croyais naïvement qu'il était 2 moyens seulement d'obtention d'une plante en général et d'un iris en particulier :
- la voie végétative par division de plante-mère (ou culture de méristème) permet la multiplication à l'identique d'une espèce ou cultivar déterminé avec conservation de l'ensemble de ses caractéristiques mais risque de dégénérescence à plus ou moins long terme (à l'échelle humaine tout au moins) par altération d'un patrimoine génétique non "rénové" dans le temps.
- la voie sexuée par production et semis de graines, seul moyen (la sexualité a été un progrès immense dans l'évolution des êtres vivants) de perpétuer tel végétal à une échelle de temps beaucoup plus grande (milliers sinon millions d'années), par mélange et renouvellement de matériel génétique prévenant/limitant tout risque de dégénérescence. C'est aussi la seule possibilité d'obtenir des hybrides... qui pourront ensuite être multipliés par voie végétative.
Quant à ce phénomène de décoloration (des fleurs ? du feuillage ??) susceptible de se manifester - mais plutôt sur de vieilles touffes d'Iris laissées à l'abandon pendant des années - il reconnaît sans doute des causes diverses (dégénérescence ci-dessus évoquée, épuisement du sol, situation défavorable, etc.) et pas toujours bien élucidées. Par contre, cette sécrétion de produits racinaires (lesquels? Et pourquoi n'apparaîtraient-ils que lors de plantation côte à côte de variétés de coloris différents ?), nouvelle pour moi, me semble une hypothèse hasardeuse, sinon farfelue. Je suis preneur (on apprend à tout âge) -et ne pense pas être le seul- de toute information sérieuse et documentée sur ce sujet qui, a priori, ne devrait pas concerner que nos chers Iris."

De Marie-Claude Hors-Cayla et Nicole Prud'homme, Professeurs de génétique :

"Jean-Marie Schnebelen fait part d'un problème de décoloration de ses iris et il pense avoir trouvé une explication dans un texte de C. Brunel (ref. Une plante pour passion Dominique Lenclud - Hervé Guillaume - Le Lou du Lac Editeurs - page 48). Celui ci propose une sécrétion interagissant au niveau des racines pour inhiber la couleur et pour empêcher cela, il suffirait selon lui d'intercaler une tuile entre les différents pieds.
Tout d'abord, il faut préciser ce que l'on entend par décoloration. Bien qu'il utilise ce terme, J-M Schnebelen a entre parenthèse précisé qu'il s'agissait d'une disparition ( " sur 250 couleurs ne subsistent qu'une petite centaine de coloris différents " ) ; une décoloration serait un affaiblissement de la couleur des fleurs.
Une décoloration au sens " affaiblissement ou modification des couleurs " peut être due à différentes causes, par exemple l'ensoleillement, la composition chimique du sol (un exemple bien connu est celui des hortensias roses qui deviennent bleus en présence d'alun). Mais ce n'est pas le cas des iris de J-M Schnebelen qui sont au même endroit et dont le sol n'a pas subi d'additions particulières.*
L'existence d'une substance diffusant à partir d'une plante pour agir sur une autre est un phénomène qui a été observé ; il est bien connu chez les champignons microscopiques par exemple ; cependant la conséquence en serait plus probablement chez les iris un phénomène progressif de décoloration : suivant la proximité des racines interagissantes la décoloration serait plus ou moins grande et l'on devrait observer des couleurs intermédiaires.
Des modifications des couleurs, à type d'apparition de nouvelles couleurs peuvent aussi être dues à des mutations se produisant dans le bourgeon floral ou encore à des hybridations par les insectes donnant naissance à de nouveaux plants issus de graines ; cependant ici les nouvelles couleurs apparaîtront avec une fréquence très faible à faible et on ne pourra en aucun cas parler de disparition.
C'est pourquoi nous interprétons le phénomène de disparition observé par J-M Schnebelen en terme de sélection : cela fait jouer à la fois les différences génétiques des différents iris et l'appauvrissement du sol par la culture : les iris les plus vivaces sont ceux qui résistent mieux à l'appauvrissement du sol, ils l'emportent sur les moins vivaces et seront les seuls qui fleurissent. Au bout d'un certain temps (plusieurs années), ils seront les seuls présents. Notre interprétation repose sur l'observation des touffes d'iris cultivées au même endroit pendant plusieurs années ; sur ces touffes les rhizomes qui portent des fleurs se trouvent à la périphérie ; l'explication est simple : l'iris épuise la terre qui le porte et les jeunes rhizomes qui atteignent la périphérie bénéficient d'une terre non encore épuisée capable de leur fournir les nutriments nécessaires à la floraison. Certaines variétés seront génétiquement plus résistantes que d' autres à la privation en ces nutriments.
Dans des touffes, ou du fait de leur croissance, différents iris vont se trouver voisins voire enchevêtrés, les plus résistants à la carence seront les seuls à fleurir. Quand C. Brunel sépare les touffes d'iris par des tuiles il empêche les rhizomes les plus dynamiques d'aller envahir les plus fragiles."
* hormis l'apport de sable de rivière.

De Jean Cayeux, Poilly-lez-Gien 45500 Gien, Juge français, titulaire de la médaille d'hybrideur de l'A.I.S., récompense prestigieuse décernée pour la première fois à un français pour ses remarquables travaux dans l'amélioration des grands iris :

"... concernant des " changements " de couleurs lors de la floraison des grands iris, je joins une photocopie de l'article publié en 1984 dans le bulletin de la S.F.I.B., article qui m'avait été demandé à l'époque par notre société. Depuis cette publication, 18 ans ont passé sans qu'aucune nouvelle observation ne semble devoir être formulée. En me référant à l'article incriminé, je me rallie tout à fait à la recommandation de planter les iris à une distance de 50 cm ; par contre, je suis un peu perplexe et surpris de voir attribuer la décoloration à une sécrétion " dans les racines " ( ? ?) et qu'il suffise d'un morceau de tuile à fleur de terre pour la combattre..."

NDLR : L'article de Monsieur Jean Cayeux, " les Iris dégénèrent-ils ? " répond à la plupart des interrogations posées par nos lecteurs. Aussi nous a t-il semblé utile de le publier à nouveau, à l'intention de nos nouveaux adhérents. Voir pages suivantes.

Société Française des Iris et plantes Bulbeuses (S.F.I.B.)
BP 16, 78354 Jouy-en-Josas cedex, France.