Iris et Bulbeuses n° 142, p. 12-16, (2001), Pierre et Anne-Marie Chesnais.
Début octobre 2000, entre la fin de la saison sèche et juste avant le début de la saison des pluies, nous sommes allés à Mayotte, ou résidait temporairement notre fils.
Dans son jardin, nous avons bien sûr découvert de nombreuses plantes qui nous étaient tout à fait inconnues. Mais "essifibiens" sans en avoir tout à fait conscience, nous étions particulièrement sensibles à tout ce qui faisait penser à un bulbe ou à une iridacée.

Nous avons remarqué quelques petites touffes de feuilles vertes dans un coin de la pelouse complètement desséchée. Le 7 octobre, jour anniversaire de notre fils, nous avons eu une très belle surprise : l'éclosion d'une première fleur, très belle, d'un blanc lumineux. Cette première fleur a été suivie de plusieurs autres les jours suivants.
Cette petite plante bulbeuse, très commune dans cette région, pousse un peu partout, le long des fossés et des talus. Mais quel était son nom ?
Nous avons aussitôt compulsé les livres à notre disposition. Une seule description semblait correspondre à notre belle inconnue : Hymenocallis speciosa.
Nous avons photographié les plantes, noté leur description de façon aussi précise que possible et sommes revenus en France, juste à temps pour être présents aux Journées de Courson. A Courson, nous avons présenté les photographies à tous les collectionneurs de bulbeuses que nous avons pu rencontrer. Mystère ! Aucune identification formelle n'a pu être établie à ce moment. Nous avons donc interrogé les spécialistes. La photo a également été diffusée sur Internet sur le groupe de discussion Amaryllis-fr@egroups.fr. Très rapidement, l'appartenance au genre Hymenocallis a été rejetée, étant donné l'habitat du bulbe.
De deux sources différentes : Le Docteur Boussard, via son correspondant belge, spécialiste des Amaryllidacées, et Pascal Vigneron, lui aussi expert dans ce genre, nous avons obtenu le nom de la plante découverte à Mayotte : Pancratium zeylanicum.
Le même texte de référence y était joint - texte ci-dessous, traduit par Jean-Pascal Chatelard.
"Hayward W. 1956. Le lys calice de Ceylan -
Pancratium zeylanicum. Plant life 12 : 103-105.
Toutes les Amaryllidaceae, dont la partie inférieure des étamines est regroupée par une membrane et forme une coupe ou calice, ont été populairement baptisées les " lys calices " (Chalice Lilies). Le genre Pancratium regroupe des espèces du Vieux Monde, dont l'aire de distribution s'étend des Iles Canaries et de l'Afrique occidentale jusqu'à l'Extrême Orient. Les Hymenocallis, en revanche, poussent sur le continent américain, à l'exception toutefois d'une seule espèce qui est originaire de l'Ouest africain. Si la structure florale des Pancratium reste très proche de celle des Hymenocallis, d'autres caractéristiques, en revanche, permettent de distinguer les deux genres, notamment la forme des graines. Les Pancratium possèdent en effet des graines noires coriaces, plates à anguleuses, alors que les graines des Hymenocallis sont charnues, rondes ou anguleuses, vertes ou blanchâtres. L'espèce, qui fait l'objet de ce compte-rendu, est connue sous le nom de Pancratium zeylanicum ; elle a été pour la première fois décrite par Linnée à la page 417 de son Species Plantarum, publié en 1753.
Les Amaryllidaceae bulbeuses de l'Ancien Monde sont peu nombreuses, mais elles comprennent cette espèce, qui est certainement l'une des plus ravissantes parmi toutes, américaines comprises. Cette jolie plante frêle présente une fleur unique, portée par une hampe d'une quinzaine de centimètres seulement, et d'une remarquable blancheur cristalline, pure et fragile. Elle n'est pas sans évoquer celle du rare Leptochiton (Hymenocallis) quitoënsis, natif des collines équatoriennes.
Pancratium zeylanicum était déjà connu des pionniers du monde botanique, car on le trouve illustré, il y a plus d'un siècle, sur la planche n° 2548 du Botanical Magazine. Son bulbe à collet court, de 3 à 5 cm de diamètre, est de taille modeste et de forme ronde. Ses exigences culturales en Europe sont assez similaires à celles des Ismene (les Hymenocallis à feuilles caduques). En 1837, William Herbert mentionnait qu'il " s'agissait d'une espèce susceptible de dépérir facilement (en Europe) ". La remarque est toujours vraie, si l'on ne respecte pas ses exigences de culture avec une extrême attention.
Les bulbes, généralement importés des Indes, sont disponibles au cours de l'hiver. On les plante au printemps dans une terre végétale sableuse. Les fines feuilles vert clair de 0,2 à 0,6 cm de largeur, gracieusement arquées, apparaissent rapidement, suivies, quelques semaines plus tard, d'une fleur unique qui s'élève au-dessus d'elles. La fleur atteint 5 cm de diamètre et le tube tépalique 5 cm de long. Ce tube s'élargit à son extrémité, entre les pointes libres des filaments, grâce à des dents froncées bifides, et culmine ainsi à 2-3 cm au-delà de la fleur. L'aire de distribution de cette belle Amaryllidaceae miniature est assez vaste, s'étendant à tout le sud asiatique, mais elle est vraisemblablement limitée aux zones de faible précipitation, car les expériences de culture en Floride ont montré que cette plante craint sensiblement l'excès d'humidité. Sa période de végétation et de floraison est courte, quelques semaines seulement. Le bulbe replonge alors en dormance, tout comme le Leptochiton latino-américain mentionné plus haut. Les bulbes en pot, placés à l'extérieur, restent en dormance pendant tout l'automne et l'hiver, jusqu'en mai. S'agissant de plantes tropicales gélives, il est préférable de placer les bulbes en conteneur sous abri jusqu'au printemps, ou de les entreposer une fois secs sous une planche de serre.
Le mieux est de planter trois bulbes dans un pot de 15 cm, rempli d'un substrat très drainant, en utilisant de la terre végétale sableuse légère mais fertile, enrichie de terreau et de fumier bien décomposé. Les feuilles vertes et brillantes sont aussi attractives que les fleurs.
En 1888, Baker rapporte que cette plante était illustrée par Rumphius, célèbre botaniste hollandais d'Amboine, aux Indes orientales hollandaises, et par Commelinus, au début du 17ème siècle. P. W. Burbidge, le fameux explorateur botaniste anglais du milieu du 19ème siècle, en fit aussi une illustration à Labuan (Bornéo), révélant ainsi l'extension orientale de son aire de distribution."
Nous avons poursuivi notre recherche. A Mayotte, Pancratium zeylanicum est appelée par certains, la fleur de la pluie. Toute l'année, hormis pendant la saison sèche où tout disparaît, dès que la pluie tombe, feuilles et fleurs apparaissent et se renouvellent continuellement.
En janvier 2001, nous avons eu la surprise de recevoir quelques bulbes en cadeau. Mais comment faire pour acclimater cette belle tropicale lorsqu'elle arrive en végétation, en plein hiver ?
Deux solutions nous étaient proposées :
Nous avons opté pour la seconde méthode, "chaude", en observant les réactions d'un chaton revenu lui aussi de Mayotte, à la même période. Les premiers jours, le chat, n'ayant pour seule protection que son pelage d'été, s'est réfugié sous les couettes ou sur les radiateurs. Au bout de quelques semaines, son pelage s'étant épaissi, il a commencé à émerger et à entamer tout naturellement sa vie de chat en France.
De leur côté, comment se comportaient les bulbes ? Les feuilles vertes ont jauni et aucun signe de reprise ne se manifestait. Nous avons arrosé modérément, tous les quatre à cinq jours, en maintenant l'humidité.
Au bout de trois à quatre semaines, de nouvelles petites pousses vertes sont apparues. Puis la végétation a repris, avec l'apparition de nouvelles feuilles, qui ont progressivement formé de nouvelles touffes, très appréciées par le chaton mahorais qui a mangé l'extrémité des feuilles.
Lorsque la température extérieure a dépassé 15°C, la potée a été sortie sur le rebord de la fenêtre, dans la journée, puis progressivement toute la journée.
Nous attendions, sans trop y croire, l'apparition d'une fleur. Et la surprise a été de taille lorsque début juillet, seulement 6 mois après la plantation, une fleur est apparue, tout aussi belle que dans sa lointaine région d'origine. Le soleil était au rendez-vous et les abeilles ont beaucoup visitée la fleur qui est non seulement très jolie, mais aussi très parfumée. Aucune fructification n'a suivie.
Trois semaines plus tard, trois autres fleurs ont fait leur apparition. Chaque fleur, d'un diamètre de 6 à 8 cm, dure 3 à 4 jours. Malheureusement, le temps pluvieux avait éloigné les abeilles butineuses. En leur absence, nous avons tenté plusieurs fois des pollinisations croisées manuellement. L'une des fleurs s'est fanée. Sur deux tiges florales, sont apparues des capsules qui ont commencé à grossir...
Puis le temps des vacances est arrivé. Ayant adopté cette jolie plante, nous pensions emporter notre potée en vacances afin de récolter éventuellement les graines.
Mais le sort en a décidé autrement. La potée a été oubliée sur le bord de la fenêtre. En août, un vent violent a renversé le pot et nous avons retrouvé les bulbes, racines en l'air dans le jardin, à l'étage inférieur. Plus de trace de graine malheureusement.
Bulbes, substrat et tout ce qui ressemblait à une feuille ont été rempotés. Et nous avons eu une nouvelle surprise : l'un des bulbes a refleuri à la fin du mois d'août.
Mi-octobre, tous les bulbes sont toujours en végétation. De nouvelles feuilles, de 10 à 15 cm de long et de 12 à 20 mm de large, se développent et de nombreux bulbilles sont apparus. Allons-nous observer une période de repos ? La potée a réintégré la maison près d'une fenêtre ensoleillée.
A suivre...