Lémon, Jacques et de Bure

Iris et Bulbeuses n° 140, p 6-8. (2001).
Clarence Mahan, Président de l'A.I.S. In bulletin July 2000, p. 116 de l'American Iris Society.
Traduit de l'Américain par Nicole Prud'homme.



Les petites choses ont leur importance. Une virgule, comme un clin d'œil ou un sourire peuvent faire toute la différence. Une virgule manquante page 16 du bulletin AIS de janvier pouvait faire croire que les pionniers des hybrideurs français Henri Antoine Jacques et Jean-Nicolas Lémon étaient une seule et même personne appelée "Jacques Lémon". Les hybrideurs d'iris sont des personnes importantes dans mon échelle des valeurs, et la virgule manquante me conduit à imaginer de futurs articles dans lesquels les rédacteurs se référeraient au travail sur les semences d'une non-entité appelée "Jacques Lémon".

La littérature sur les iris contient de nombreuses références relatives à l'importance de Jacques et Lémon dans les débuts du développement des iris de jardin. Leurs prénoms ne sont mentionnés nulle part. Cela m'a conduit à entreprendre une recherche portant sur leurs noms. Huit ans, à visiter des bibliothèques, à écrire des lettres aux autorités compétentes et à rassembler de nombreux livres sur les iris, m'ont été nécessaires pour trouver que les prénoms de Jacques étaient Henri et Antoine. L'une des personnes avec qui j'ai correspondu est Elisabeth Woodburn, la meilleure autorité américaine en matière de bibliographie sur l'horticulture. Madame Woodburn s'est intéressée au problème et a trouvé le nom complet d'Henri Antoine Jacques après une recherche approfondie.

On voit apparaître le nom de Jacques dans de nombreux textes concernant des plantes variées, spécialement les vieilles roses, mais ses prénoms ne sont jamais mentionnés. C'est Jacques qui a créé les roses appelées "Bourbons", ces précurseurs des hybrides perpétuels et roses-thé. Il était le jardinier en chef du Duc d'Orléans (futur roi Louis-Philippe) au Domaine Royal de Neuilly à Villers. Jacques fut l'un des fondateurs de la Société Horticole de Paris devenue maintenant la Société Nationale d'Horticulture de France. Pendant un temps, il fut l'éditeur des Annales de Flore et de Pomone, un journal d'horticulture marquant.
Henri Antoine Jacques ne vendait pas d'iris, mais il a amassé une large collection d'iris et a produit beaucoup de nouveaux cultivars à partir de graines. On a porté au crédit de Jacques le fait d'avoir poussé Lémon à s'intéresser aux iris. Cela est appuyé par le fait que l'un des premiers nouveaux iris produit par Lémon a été appelé 'Jacquesiana'. Quand Jacques mourut en 1866, il avait quatre vingt quatre ans. Il laissa sa collection d'iris à son neveu Victor Verdier. Quand le fils de Victor Verdier, Eugène, mourut en 1902, la collection d'iris Verdier fut acquise par Vilmorin-Andrieux et Cie, la première pépinière à développer et vendre de grands iris barbus tétraploïdes. De nombreux grands iris barbus modernes de vos jardins ont parmi leurs ancêtres des iris Vilmorin.

J'ai mis quinze ans pour découvrir les prénoms de Jean-Nicolas Lémon. Toutes mes recherches conduisaient à des culs-de-sac. En désespoir, j'ai finalement écrit l'article "Qui était Monsieur Lémon ?" dans le Year Book de la British Iris Society de 1993. Je demandais aux personnes ayant accès aux archives européennes d'essayer de trouver le prénom de Lémon. Il y a un peu plus d'un an, j'ai reçu la copie d'une lettre d'un employé des Archives de Paris, François Gasnault*. Quelqu'un de la Société Nationale d'Horticulture de France avait donné mon article à Monsieur Gasnault qui a trouvé les coordonnées de Lémon aux Archives de Paris. Nous savons maintenant, grâce à Monsieur Gasnault, que Jean-Nicolas Lémon est né à Belleville en 1817. Belleville était un village à l'époque, mais il fait maintenant partie de Paris. Nous avons aussi appris que le père de Jean-Nicolas, Nicolas Lémon, avait installé sa pépinière à Belleville en 1815. Nous sommes redevables de cette information à l' American Peony Society. (Nicolas Lémon fut l'un des premiers hybrideurs de pivoines herbacées et était spécialement connu pour ses pivoines blanches. Sa pivoine rose 'Edulis Superba' est encore l'une des plus populaires pour les fleuristes).
L'A.I.S. Check List de 1939 donnait 1826 comme année de naissance pour Lémon Junior. Cela m'avait toujours semblé douteux. Si cela avait été correct, Jean-Nicolas Lémon aurait eu quatorze ans quand il a publié son premier catalogue d'iris. C'est déjà beau qu'il ait eu seulement vingt trois ans quand son premier index comportant quatre vingt quatre cultivars d'iris a été publié dans les Annales de Flore et Pomone. Ce catalogue a introduit son cultivar 'Honorabile', un iris qui mérite récompense, même aujourd'hui.

Modeste Guérin a été un autre pépiniériste français du 19è siècle, bien connu pour ses pivoines. Il a produit le premier cultivar de pivoine ayant une touche de jaune. Sa pépinière se trouvait à Charonne, près de Paris. Il était donc très intéressant d'apprendre de Monsieur Gasnault, que le 20 juillet 1847, Jean-Nicolas Lémon se mariait avec Reine Florentine Guérin. Il m'a été impossible de déterminer si la femme de Lémon était la sœur, la fille ou la petite fille de Modeste Guérin, mais au 19è siècle, les mariages dans les familles exerçant des métiers similaires étaient communs. Jean-Nicolas et Reine Lémon eurent un fils, Lucien Louis, né le 8 juillet 1848 et une fille Elisabeth Louise, née le 9 décembre 1849. Jean-Nicolas Lémon mourut en 1895.
Jean-Nicolas Lémon fut le personnage le plus considérable pour le développement des iris barbus dans les débuts de son histoire. Ses iris étaient ceux qui étaient les plus répandus en Europe et en Amérique du Nord au 19ème siècle et au tout début du 20ème siècle. Lémon fut le premier à introduire les nouveaux iris avec des noms vulgaires plutôt qu'avec des noms latins. Sa place dans l'histoire des iris aurait déjà été prépondérante s'il n'avait seulement créé que le grand 'Madame Chéreau'. Mais il fit tellement plus ! Nous n'oublierons jamais son nom désormais.

Qui était Monsieur de Bure ? C'est la question suivante pour laquelle nous devons chercher une réponse.
Nous savons qu'au moment où Jacques et Lémon cultivaient et hybridaient des iris, Monsieur de Bure était déjà connu en France comme le "père de la culture des iris". Nous connaissons l'iris plicata qu'il avait appelé "l'Iris de Bure", latinisé incorrectement par quelqu'un d'autre en 'Buriensis' (Buriensis veut dire, en latin, "créé à Bure", ce qui est incorrect, car il fallait comprendre "l'iris de Monsieur Bure et non pas "l'iris de la ville de Bure"). Cet iris fut le premier hybride français célèbre. Nous savons que de Bure fut le premier à découvrir que des iris supposés être des espèces, tels que Iris squalens, I. sambucina, I. swertii, I. versicolor vetus et I. plicata étaient en réalité des formes ou des hybrides des espèces I. variegata et I. pallida. De Bure fut un précurseur dans le développement des iris de jardin modernes, mais nous ne connaissons même pas son nom complet et nous n'avons aucune information sur sa vie ni sur ses autres réalisations.


Un groupe d'aficionados voués aux iris, pensant qu'il était important de préserver notre héritage en fait d'iris, ont commencé, dans les années 1960, la rédaction de ce qui devint Iris Chronicles. Quiconque ayant cherché à se documenter sur l'histoire des iris et les réalisations des premiers hybrideurs sait ce que ces Iris Chronicles peuvent apporter.

A la rencontre d'automne du conseil d'Administration de l'AIS, j'ai proposé que l'AIS entreprenne la rédaction d'une nouvelle série d'Iris Chronicles pour fournir les biographies et réalisations des hybrideurs conséquents non inclus dans les Iris Chronicles existants. Le conseil a pensé que c'était une bonne idée et une commission ad hoc a été chargée d'établir les grandes lignes de ce projet. Nous pourrions publier ces nouvelles chroniques en opuscules séparés, dès qu'il seront terminés et nous pourrions les vendre avec une petit bénéfice au profit de l'AIS. De plus, et c'est ce qui est le plus important, ce projet servira à empêcher le monde des iris d'oublier qui étaient Ben Hager, Monty Byers, Joe Mertzweiller, Walter Welch et des tas d'autres grands hybrideurs d'iris, et ce qu'ils ont fait.


* : Note paru dans Iris et Bulbeuses n° 148, p. 31.

Monsieur François Gasnault, Directeur des archives de Paris, nous a précisé que toutes les informations concernant la carrière parisiènne (ou plutôt charonnaise) de Lémon ont été trouvées aux Archives de Paris, Les recherches ont été réalisées par Madame Christiane Filloles, doccumentaliste.


Société Française des Iris et plantes Bulbeuses (S.F.I.B.)
BP 16, 78354 Jouy-en-Josas cedex, France.