Iris et Bulbeuses n° 134 p 6. (1999). Christophe Hauss.
Au débouché de la vallée de Chevreuse en Ile de France, entre Saint-Jean de Beauregard et Jouy en Josas, le Lycée Henri Poincaré de Palaiseau, où je suis professeur de Lettres et Histoire, accueille un jardin d'iris. Les neuf et dix septembre 1999, des jeunes filles en terminale BEP et Baccalauréat des métiers du secrétariat ont fait, en guise de rentrée scolaire, l'école buissonnière. Bêche, serfouette, binette et râteau à la main, délaissant momentanément la bureautique et la comptabilité au profit des plates bandes, elles ont planté quatre vingts à cent rhizomes de quarante variétés d'iris environ.
Une écolière s'étonnait de nous voir faire : " ce n'est pas l'usage dans un lycée ! Nous n'y faisons que passer, à quoi bon ces efforts ? ". C'est La Fontaine qui m'est alors revenu à l'esprit : (...) "Eh bien ! défendez-vous au sage de se donner des soins pour le plaisir d'autrui ? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui (...) ". Le fabuliste de Château-Thierry n'a décidément pas d'âge... " Passe encore de bâtir mais planter à cet âge ! "
A titre privé, je cultive les iris de jardin ainsi que leur passion, et désirais les partager avec nos élèves citadins souvent éloignés des pratiques horticoles et mes collègues de la communauté scolaire la plus large. Davantage encore, je souhaitais donner aux lycéens une occasion de s'approprier leur lieu de travail, en faire un chez-soi où se sentir mieux. L'objectif partagé par mes coadministrateurs était, en votant les crédits d'achat des 'Edith Wolford', 'Conjuration', 'Joli Cœur'... qui s'installent aujourd'hui à côté des rhizomes anonymes de quelques donateurs, au delà de l'embellissement du cadre scolaire : l'implication des élèves dans la gestion de leur environnement. Cette action au bénéfice de tous est de surcroît valorisante pour l'adolescent lui-même. Elle est également porteuse d'avenir.
Nous avons le projet d'hybrider les plants et semer les fruits de ces travaux printaniers. D'ores et déjà les horticultrices novices tiennent le carnet de santé de la plante qu'elles ont choisie selon leur goût sur catalogue et préparent la création d'une base de données informatisée où collationner variété par variété les descriptions des feuilles, branches, pièces florales, couleurs et parfums etc. Nous allons conduire, modestement, un programme systématique de croisements pour voir éclore une fleur qui serait le fruit du travail de nos élèves ; pourquoi pas à terme un iris 'Lycée Henri Poincaré' ?
Chacune hybridera une fleur, sous la gouverne de Monsieur François, membre de la S.F.I.B. et voisin généreux qui m'a ouvert son jardin raffiné, où j'ai pu aussi admirer de rares et inédites hémérocalles. Cet automne, il m'a montré sur le pied d'un délicieux iris remontant de ses œuvres, la méticuleuse opération d'hybridation.
Grâce à ces rencontres, nous avons restreint à de plus justes mesures nos ambitions du début où l'on prévoyait de croiser autant de fleurs qu'il y a d'élèves, avec une souche mère commune. L'année scolaire prochaine, nous envisagerons la plantation des graines issues de nos hybridations. Nous ne nous sommes pas fixés, à ce jour, pour but la sélection de tel ou tel caractère. Il est souhaitable que les élèves aujourd'hui en BEP puissent nous quitter d'ici trois ans Bac Pro en poche et jeune plant en pot. Etre capable de se projeter dans le futur, accepter les aléas du temps, sont d'autres des irremplaçables leçons de l'horticulture.
La pratique effective du jardinage occupera quelques heures réparties sur les trois trimestres. Des cours de géographie, français et sciences aborderont le règne végétal. Notre programme associera plaisir esthétique et rigueur opératoire dans la sélection, le prélèvement des anthères et l'application du pollen sur le stigmate du plant receveur, l'étiquetage et le suivi des fruits... Des activités annexes, (extraction d'A.D.N. avec des chercheurs du CNRS, sorties scolaires en pépinières, généalogie des cultivars, création d'un site sur internet...), seront en outre proposées.
Je dois ici remercier Madame Chesnais qui non contente d'ouvrir à la classe verte les pages du présent numéro de la revue des iris, s'est montrée si encourageante, me mettant en relation fructueuse avec Monsieur François. Merci, aussi, au nom des jeunes iridophiles qui grâce à elle, pourront chacune profiter pleinement du plaisir d'avoir son I. pallida, I. japonica ou iris nain à soi, et le montrer à leurs proches. " Je vais le confier à mon grand père qui n'en a que des bleus au jardin, j'ai peur aussi de mal la soigner... " me confiait l'une d'entre elles. Ses camarades rêvent pour le mois de mai de floraisons pourprées et azurées sur leur balcon.
NDLR : Lorsque Christophe Hauss m'a fait part de son projet, en mai dernier, j'ai questionné quelques hybrideurs chevronnés pour savoir si cette idée pouvait être mise en pratique ; j'ai reçu plusieurs réponses positives mais prudentes ; c'est un projet de longue haleine : il faut au minimum deux à trois ans pour obtenir une première floraison. Il faut d'autre part essayer de se fixer un objectif avec des critères précis, affiner le projet...
Aussi, pour son quarantième anniversaire, la S.F.I.B. reprend le chemin de l'école. Nous allons accompagner de trimestre en trimestre les efforts des élèves du Lycée Henri Poincaré et de leurs enseignants.
Des questions seront posées par les élèves, ou leurs enseignants ; des amateurs d'iris et des professionnels y répondront. Il est toujours utile de rappeler certaines règles élémentaires (voir "ce que doit savoir un débutant" p. 8), pour profiter pleinement d'une collection d'iris et réaliser des hybridations satisfaisantes.
Si vous voulez participer à l'aventure, faire partager votre expérience, soyez les bienvenus !