Iris et Bulbeuses n° 130, p 12-13, (1998), François Virecoulon.
Cet article a pour objet de rendre justice à un modeste iris botanique, Iris fœtidissima, dont le nom n'évoque pas de prime abord une plante enchanteresse. Il faut dire que Linné, qui le décrivit en 1753 dans la première édition du Species Plantarum, ne semble guère avoir voulu lui donner bonne réputation en portant au superlatif l'épithète spécifique. Fœtidissima fait référence à l'odeur particulière des feuilles de la plante lorsqu'on les déchire, qui lui a donné également ses noms vernaculaires d'iris puant, d'iris fétide, mais aussi d'iris gigot : cette senteur serait-elle alléchante pour certains ? Quoi qu'il en soit, même si le superlatif est exagéré, la plante ne me semble jamais avoir engendré une grande ferveur : pour preuve, bien qu'elle soit autochtone et largement répandue, on ne trouve à ma connaissance aucune trace d'elle dans l'art du Moyen Age, de la Renaissance ou des siècles qui suivirent, alors qu'I. germanica, I. pallida et I. pseudacorus apparaissent sur les tableaux.
Pour présenter cet iris délaissé, ne nous attardons pas sur la description botanique qui ne nous apprendrait pas grand-chose. Signalons simplement qu'il compose avec les Spuria le sous-genre Xyridion du genre Iris, mais qu'il occupe seul la section Spathula qui lui est réservée, ce qui plaide, si besoin était, en faveur de son originalité.
Sur sa fiche signalétique, on remarque que notre pays constitue le centre de son aire de répartition, assez limitée : elle comprend la Grande-Bretagne (principalement la moitié sud), la France, l'Espagne, le Portugal et les Açores, l'Italie, les principales îles de la Méditerranée occidentale : Corse, Sardaigne, Sicile, jusqu'à Malte à l'est, et le Maghreb. Bonnier parle également du Caucase et de l'Afghanistan, mais cette notion probablement erronée n'est pas reprise par les autres auteurs. En France, la plante est présente dans la plupart des régions de plaine en dehors du nord et du nord-est, où elle est probablement limitée par le froid hivernal, expliquant également sa limitation en altitude (jusqu'à 500 m) et donc son absence des régions montagneuses. Elle vit dans les haies, les bois et les broussailles, sur substrat généralement calcaire, humide dans la région méditerranéenne à sec dans le nord-ouest, ce qui inclut comme biotopes les pelouses xérophiles calcaires, les dunes fixées calcaires, mais aussi des vases salées.
Ses touffes de feuilles persistantes, vert foncé vernissé, laissent apparaître à leur sommet, de mai à juillet selon les régions, à une période où la floraison des pogoniris se termine avec les dernières fleurs d'I. variegata, une à cinq fleurs par hampe florale, aux sépales gris-mauve et aux pétales gris-jaune. Même s'il est vrai qu'elles sont de peu d'intérêt, d'autant que la floraison est de courte durée, ces fleurs sont visitées par les insectes (hyménoptères) qui assurent la pollinisation croisée, la pollinisation d'une fleur par le pollen d'une autre fleur portée par le même individu (gitonogamie) étant habituelle. Ainsi, même avec un seul pied, ou un seul clone, plusieurs fleurs sont fécondées, et donnent des capsules vertes qui vont grossir au cours de l'été... jusqu'à ce qu'enfin mûres, au début de l'automne, elles s'ouvrent et dévoilent de remarquables graines rouge écarlate : ces petites billes d'environ ½ cm de diamètre restent accrochées à leur support et font tout l'intérêt de la plante (permettant même des apparitions sporadiques d'Iris fœtidissima dans la grande distribution horticole). Le spectacle peut persister tout l'automne et une partie de l'hiver, jusqu'à ce que ces graines finissent par noircir sur les tiges desséchées, à moins qu'elles n'aient été enlevées auparavant par les oiseaux. Car Iris fœtidissima, sous ses beaux atours, est un filou : la couleur vive de ses graines les rend visibles même au fond des haies où il se cache, et les fait paraître, aux merles et autres représentants de la gent ailée, comestibles et nutritives. En fait, elles sont une piètre nourriture : elles sont transportées par les oiseaux qui finalement ne les mangent pas et les font tomber de l'arbre où ils se sont perchés, permettant la dissémination de la plante, dont l'adaptation à des milieux enherbés permet aux plantules de se développer malgré la concurrence des graminées. Beau succès évolutif, d'autant que la plante - autre avantage - n'est pas pâturée par le bétail dans les pelouses où elle vit !
Au jardin, Iris fœtidissima se plaît à mi-ombre, sur substrat neutre ou calcaire : il peut survivre en plein soleil mais y fleurit très mal. Adapté aux sous-bois, il supporte bien la sécheresse, mais arrosez les semis et la plante la première année de transplantation, et ne prenez pas le risque de perdre les formes peu courantes.
Outre la forme type, il existe en effet une forme à feuillage panaché (moitié interne des feuilles blanche), de moindre végétation, et plusieurs formes de couleurs de fleurs et de graines. Le guide des espèces de la British Iris Society parle de fleurs blanches et de fleurs à sépales d'un bleu franc, que je n'ai jamais vues. En revanche, on trouve facilement la forme jaune habituellement dénommée I. fœtidissima f. citrina (élevée au rang de variante par certains auteurs) : la plante est en tout point semblable au type si ce n'est la couleur des fleurs, à dominante jaune pâle ; elle est fidèle de semis, et proviendrait, selon le guide suscité, d'Afrique du nord, où les plantes seraient plus fortes et arboreraient ces fleurs jaunes. En faveur de son origine méditerranéenne, Yves Bernard m'a signalé que cette forme avait gelé dans son jardin de Seine-et-Marne, en janvier 85, où -23°C ont été enregistrés.
A côté des graines rouge vif, il existe des formes jaunes ou blanches et une diversité de taille, les plantes à graines blanches, comme la forme à feuillage panaché, étant indiquées comme de vraisemblables chimères instables. A noter que la forme à graines blanches était proposée à Saint-Jean de Beauregard ce printemps, en petite taille, à 80 FF.
Enfin, du fait de son écologie, la plante s'associe parfaitement à de nombreuses fougères, aux hellébores, aux Corydalis et Dicentra (Fumariaceae), aux anémones (A. nemorosa), aux colchiques, au muguet, aux sceaux-de-Salomon (Polygonatum sp.), en bref à la majorité des plantes de sous-bois.
Voilà dévoilée la vie de ce charmant iris ; espérons que cela permettra à sa côte de popularité de croître, et aidera à rendre plus facilement accessibles les formes peu courantes.
Remerciements pour leur aide à Messieurs Boff & Bernard.
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Quelques réflexions de La Princesse Sturdza (Le Vastérival) :
" ...le feuillage panaché, blanc et vert, de l'Iris foetidissima 'Variegata', à feuilles persistantes, une plante dont je n'ai jamais assez de pieds car j'ai envie d'en installer un peu partout. Il pousse à l'ombre, au soleil, en terre humide ou en terre sèche, et il est très lumineux en hiver. C'est une plante idéale, même si sa floraison est peu spectaculaire... "
(Extrait de : Le Vastérival, Jardin d'une passion, de la Princesse Greta Sturdza, La Maison Rustique)
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Où les trouver :
Service graines de la S.F.I.B. (I. foetidissima et I. foetidissima var. citrina)
Iris de Thau.
Etablissements E. Lepage, Rue des Perrins 49130 Les Ponts de Cé.